Regard en coulisse Jean-Pierre Léonardini Des tanks contre la langue kabyle. L'actualité, par définition perverse et polymorphe, souffle sans trêve le chaud et le froid. On apprenait jeudi, par une dépêche d'agence, que le tamazight, soit la langue berbère (mère de la langue kabyle), pourrait devenir langue nationale en Algérie, dès lors que la Constitution du pays serait amendée en ce sens.
C'est la principale des revendications issues du vaste mouvement de protestation parti de Kabylie en avril dernier, férocement réprimé dans le sang par la gendarmerie. Après trois mois d'émeutes, on avait compté une cinquantaine de morts. Cette concession du bout des lèvres - faite jeudi par le premier ministre Ali Benflis -- n'était donc qu'une nouvelle basse manouvre du gouvernement algérien pour désamorcer un élan qui ne faiblit pas.
Le lendemain, vendredi, quelque 5 000 délégués des villages de Kabylie convergeaient en effet vers Alger, afin d'y remettre leurs revendications au président Bouteflika. Ils ont été stoppés par des barrages de gendarmes. Des tanks avaient pris position en travers de l'autoroute reliant la province à la capitale. Dès l'aube, la grande poste d'Alger, d'où devait démarrer la marche, avait été occupée par la police. Tout rassemblement de plus de trois personnes était dispersé sans ménagement. Toute personne parlant kabyle était immédiatement contrôlée et plusieurs jeunes interpellés étaient conduits au commissariat. En tirant la langue et montrant les poings aux Kabyles, Bouteflika et ses généraux de l'ombre s'enferrent définitivement.
La langue kabyle est le dialecte berbère parlé par le plus grand nombre de berbérophones en Algérie. Dans les montagnes on ne connaît pas d'autre mode d'expression quotidien, et dans les villes comme Alger, Constantine, Sétif, Béjaia et Annaba, peuplées pour moitié de Kabyles, elle est employée au foyer et accessoirement dans la rue.
Mais elle n'est ni écrite ni enseignée. Jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle, aucun Kabyle ne s'y intéressa sérieusement. Ce sont les Européens qui, les premiers, lui accordèrent quelque intérêt : d'abord des militaires intéressés ou désoeuvrés ou des diplomates curieux, puis des linguistes, rarement, hélas ! des hommes de lettres. C'est grâce à leurs travaux et à ceux de quelques pionniers kabyles qu'un travail sur la littérature kabyle est devenu possible.
Essentiellement orale encore, la littérature kabyle est représentée par deux genres majeurs : la poésie et le conte. L'une et l'autre se transmettent dans une langue sensiblement différente de la quotidienne, archaïque par certains côtés, à la pointe du modernisme par d'autres, ce qui lui donne un cachet littéraire sans constituer un obstacle à sa compréhension par tous les Kabyles. Plus consciente, cependant, la poésie semble avoir le pas sur le conte qui n'a pas encore débouché sur la prose artistique ; en cela la littérature kabyle confirme cette loi de l'histoire littéraire : toute littérature commence par la poésie.